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Le degré zéro du son peut être expérimentalement produit dans un programme de déprivation sensorielle. Mais dans une chambre insonorisée les battements du coeur, la circulation du sang, les mouvements du transit intestinal prennent une ampleur inattendue. Le corps parle de toute sa chair, lui si calme d’ordinaire, devient un univers bruyant, effervescent, empli d’une turbulence inquiétante. Le silence finalement, au sens littéral, n’existe ni dans l’homme ni dans la nature. Tout milieu résonne de manifestations sonores particulières, même si elles sont espacées, ténues, étouffées, lointaines, à la limite de l’audible. Les étendues désertiques ou les hautes montagnes ne sont jamais tout à fait muettes, encore moins les forêts ou les campagnes. Les cours de monastères elles-mêmes sont bruissantes de la cloche qui sonne, des chants liturgiques ou des prières émanant de l’église. Les mouvements de l’homme dans l’espace laissent la trace sonore de ses pas, de ses gestes, de son souffle ; son immobilité même n’annule pas sa respiration et les bruits de son corps. Toujours l’existence palpite et fait entendre sa rumeur. Même dans le calme du soir celui qui écoute attentivement et se laisse bercer par les lieux entend l’herbe pousser ou les mouvements fugitifs et incessants des fourmis. La campagne est davantage associée au silence dans le discours des citadins, mais par opposition au bruit généré par la ville. Car là aussi la rumeur tranquille du monde ne s’interrompt jamais, changeant seulement de nature d’un lieu et d’un temps à l’autre, et selon les saisons. Le vent agite les feuilles et les branches, les troncs craquent, des animaux se meuvent discrètement sous les fourrés ; le bruissement des rivières ou des sources n’a d’autre repos que leur assèchement. Parfois l’apaisement de la nuit porte au loin des éclats de voix, une querelle de chats, les aboiements d’un chien ou le passage d’une voiture dans la forêt proche. L’obscurité, même dans les lieux retirés, n’est pas un monde de pierre où les sens seraient mis en pénitence. Au coeur de la ferme les meubles travaillent et leurs craquements effraient parfois dans l’immobilité apparente des lieux. Les cendres achèvent de se consumer, provoquant parfois un effondrement dans l’âtre. Au sein des maisons, le ronronnement des équipements électriques, les bruits du chauffage, des conduites d’eau, de la rue voisine, des appareils de radio ou de télévision, les voix, les déplacements des habitants du lieu rendent l’espace vivant, chaleureux. Si l’impression du silence n’en demeure pas moins, elle est plutôt l’effet d’une interprétation affective des lieux qu’une mesure rigoureuse des faits. Des sons se mêlent au silence sans en déranger l’ordonnance. Parfois même ils le révèlent et éveillent alors l’attention à la qualité de présence d’abord inaperçue d’un lieu. Le silence est d’abord une modalité du sens, un sentiment qui saisit l’individu. Même si le bruissement du monde ne s’arrête jamais, connaissant seulement des variations différentes au gré des heures, certains lieux n’en donnent pas moins le sentiment d’une approche du silence : une source se frayant un chemin parmi les pierres, l’ululement d’une chouette au coeur de la nuit, la cloche d’une église égrenant les heures à la tombée du soir, le crissement de la neige sous les pas, le craquement d’une pomme de pin sous le soleil, donnent une épaisseur au silence. Ces manifestations légères accentuent le sentiment de paix qui émane du lieu. Ce sont des créations du silence, non par défaut mais parce que le spectacle du monde n’y est recouvert d’aucun parasite, d’aucun bruit. « Il semble, dit Bachelard, que pour bien entendre le silence notre âme ait besoin de quelque chosequi se taise ».1 Le silence sonne comme la signature d’un lieu, substance presque tangible dont la présence hante l’espace et s’impose constamment à l’attention. Albert Camus, cheminant parmi les ruines de Djémila, observe un « grand silence lourd et sans fêlure, quelque chose comme l’équilibre d’une balance. Des cris d’oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux ».2 Ce n’est pas la disparition des sons qui fait le silence, mais la qualité de l’écoute, la pulsation infime d’existence qui anime l’espace. Le saut d’une carpe sur les eaux étales du lac est le plus bel hommage au silence.3 Dans le contexte éminemment sonore de la modernité le silence se donne comme une absence de bruit, un horizon encore épargné par la technique, zone provisoirement en friche non encore absorbée ou délibérément conçue comme une réserve de silence. Le monde résonne sans relâche des instruments techniques dont l’usage accompagne la vie personnelle ou collective. La modernité est l’avènement du bruit. Le seul silence que nos sociétés connaissent est celui, provisoire, de la panne, de la défaillance de la machine, de l’arrêt de transmission. Il est une cessation de la technicité plutôt que l’émergence d’une intériorité. Il suffit parfois que s’éteigne un bruit continu, que le moteur de la voiture s’interrompe un instant ou que la pause disperse les ouvriers du chantier pour que le silence se donne à portée de la main, d’une présence sensible à la fois matérielle et volatile. Marchant dans le Dolpo, une région du Népal frontalière du Tibet, P. Mathiessen et son compagnon G. Schaller ont soudain la révélation du silence où ils baignent depuis leur arrivée dans ces lieux. « Vous rendez-vous compte que depuis septembre nous n’avons pas entendu un seul bruit de moteur, même éloigné, me dit GS. Et c’est vrai. Aucun avion ne franchit ces vieilles montagnes. Nous nous sommes aventurés dans un autre siècle ».4 Le silence renvoie alors à une expérience antérieure à la technique, à un univers sans moteur, sans voiture, sans avion, le vestige archéologique menacé d’un autre temps. Et la marche lente du retour est difficile et amère car elle 1. G. BACHELARD, L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Corti, 1942, p. 258. 2. A. CAMUS, Noces, Paris, Livre de poche, 1959, p. 25. 3. Voir D. LE BRETON, Du silence, Paris, Métailié, 1997.4. P. M ATHIESSEN, Le léopard des neiges, Paris, Gallimard, 1983, p. 110. est une progression vers le bruit après des mois de paix intérieure. « En longeant les collines de la Bheri cet après-midi, je me suis rappelé l’importance de ne pas trop parler, de ne pas bouger trop brusquement après une semaine de retraite zen et de silence... Il est capital de n’émerger que progressivement de cette chrysalide, de faire sécher ses ailes encore humides dans le calme, au soleil, comme un papillon, pour éviter un déchirement psychique trop brutal » (p. 321). L’espace n’est pas uniquement fait de ce que l’homme voit, mais aussi de ce qu’il entend. Un univers où règne le silence ouvre une dimension particulière au sein du monde. Après ces mois de silence, il importe de ne pas se hâter, de marcher lentement vers la vallée, de se laisser porter par les heures sans les précipiter. Comme un plongeur des hauts fonds, le voyageur encore baigné de silence marque des paliers pour ne pas être heurté de plein fouet par le vacarme à venir de la vie sociale. La recherche du silence traduit une volonté d’apaisement, de recueillement, d’immersion dans un lieu propice. Il manifeste un gisement moral dont le bruit seul est l’ennemi mortel, il signe une interprétation par l’individu de ce qu’il entend, et une voie de repli sur soi pour retrouver le contact avec le monde. Mais il requiert parfois l’effort de le trouver, de le débusquer dans une démarche volontaire. « L’autre soir, écrit Thoreau, j’étais décidé à mettre un terme à ce vacarme futile, à marcher dans différentes directions pour voir si on ne pouvait pas trouver silence aux alentours... Je quittai le village pour remonter en bateau la rivière jusqu’au lac de Fair Haven... La rosée en train de se déposer semblait filtrer, tamiser l’air et je me sentis apaisé par le calme infini. Voilà qu’en quelque sorte je tenais le monde par la peau du cou, le maintenant sous le courant de ses propres éléments jusqu’à ce qu’il se fût noyé. Je le laissai ensuite partir avec le flot comme un chien mort. D’immenses espaces de silence s’étiraient de tous côtés, et mon être s’épanouissait en proportion pour les remplir. Ce n’est qu’ensuite que je pus pour la première fois apprécier le bruit et le trouver musical ».5 2. Recueillement Les lieux de culte ou les jardins publics, les cimetières, forment dans les villes des enclaves de silence cernées par le bruit où il est loisible de 5. Cité dans Henry D. Thoreau, Paris, L’Herne, 1994, p. 39-40. chercher un repos, une brève retraite hors du tumulte ambiant. On vient y reprendre souffle, se recueillir, goûter le calme que berce le genius loci. Le silence installe dans le monde une dimension propre, une épaisseur qui enveloppe les choses. Le temps y passe sans hâte, à pas d’homme, appelant le repos, la méditation, la flânerie. Ces lieux sertis de silence se détachent du paysage en se donnant d’emblée comme propices au rassemblement de soi. On y fait provision d’intériorité avant le retour aux agitations de la ville ou de sa propre existence.6 Le silence pénétrant d’un bâtiment ou d’un paysage est un chemin menant à soi. Moment de suspension du temps. Provision de sens et de force intérieure avant le retour au vacarme du monde et aux soucis du quotidien. Le pointillé du silence goûté à différents moments de l’existence par le recours à la campagne ou au monastère, au désert ou à la forêt, ou simplement au jardin, au parc apparaît comme un ressourcement, un temps de repos avant de retrouver le bruit, entendu au sens propre et au sens figuré, d’une immersion dans la civilisation urbaine. Le silence procure alors un sentiment aigu d’exister. Il marque un moment de dépouillement qui autorise à faire le point, à prendre ses marques, à retrouver une unité intérieure, à franchir le pas d’une décision difficile. Le silence élague l’homme et le rend à nouveau disponible, déblaie le chantier au sein duquel il se débat. Le promeneur attentif entre lentement par son écoute dans ses différents cercles, à chaque instant il pénètre d’autres univers sonores qui peuplent l’épaisseur du silence. Il se découvre soudain un sens nouveau, non l’approfondissement de l’ouïe, mais un sens inédit attaché à la perception du silence. « Il y a le matin qui se lève sans bruit, il y a les arbres qui se tendent sans bruit vers le ciel et il y a le soir qui tombe comme à la dérobée ».7 Certains lieux rendent impensable l’effraction d’un son étranger ou d’une parole bavarde, on y marche dans la crainte de rompre un équilibre fragile qui ne se prête pas à l’intervention sensible de l’homme sinon à la contemplation. Dans la forêt, le désert, la montagne ou la mer, le silence pénètre parfois si parfaitement le monde que les autres sens deviennent désuets ou inutiles. La parole est sans voix pour dire la puissance de l’instant ou la solennité des lieux. Kazant- 6. Sur les aspects religieux ou la dimension d’intériorité du silence, voir D.