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Un mot encore. TI y a moins de un mois, j'ai amené ici une jeune femme bien séduisante, quémandeuse d'étreintes compliquées, et par ailleurs inspecteur de police. Son sexe avait un goût de noisettes fraîches.

Je me souviens l'avoir entravée à ses propres menottes. Je l'ai renversée sur ce bureau, dévorée, avalée. Tellement embrassée, sucée, léchée, mordue, qu'elle ne fut plus, très vite, qu'un chapelet d'orgasmes qui se tortillait sur le bureau, le corps écartelé. J'ai enfoncé ma main dans son sexe, je l'ai retirée soudain, elle a crié comme si elle accouchait d'un monstre au visage de poing fermé. Alors, je l'ai retournée, les coudes appuyés sur le bureau, et j'ai pris son cul comme je venais de prendre son ventre.

- Lis, ai-je dit, lis ce qui est écrit. Lis à voix haute.

Et tandis que je la fouillais avec une rage qui m'étonnait moi-même, elle a balbutié les phrases marquées sur le sous­ main: « Deux de ses doigts ... alors travaillèrent mon ... clitoris et le trou de mon cul... pendant que ... sa langue, enfoncée... très avant dans mon con... pompait avide ... ment le... foutre qu'excitaient... ses titillations. » Elle butait sur chaque mot, hoquetait à chaque poussée de mes doigts, puis elle a recommencé à jouir, son anus contracté, en rafales, autour de mon poignet, sa bouche pleine de mots pâteux, foutre, con, cul, pomper, « je me meurs, dit-elle », et bien d'autres.

À lui faire ainsi ânonner les formules inscrites sur ce qu'il faut bien appeler la preuve matérielle d'un meurtre, j'ai éprouvé une joie féroce. Jamais dans sa vie professionnelle elle n'aurait ainsi le front collé à un indice vital, et jamais elle ne saurait qu'elle avait été branlée sur la preuve matérielle d'un meurtre, sur la peau délicate de mon amante assassinée.

.!ou,t de suite, Laurence a eu cette impression de déjà-vu, déJa-vecu. - ~v~t même qu'il ait passé ses doigts sur sa nuque et mclme sa bouche vers la sienne - quand il s'est approché, par-derrière, dans la nuit factice des candélabres Derrière la paroi de verre, des couples immobile~ s'enlaçaient dans des poses inédites. Une saveur de sexe et de tristesse montait de tous ces gémissements silencieux.

L'inconnu a saisi la flûte de champagne qu'elle tenait à la main, et e~le a ~té ?ans son parfum. Déjà vu, déjà flairé, ce mélange SI particulIer d'odeur brune et de Vetiver - quelque chose l'avait vouée à Guerlain. Le souvenir revenait refluait Déjà senti, mais où ? ' .

Le tintement cristallin de la flûte posée sur quelque con~ole de marbre, et le parfum revient. « Quand as-tu respIré cela pour la première fois, Laurence ? » Elle ferme Ic~ . yeux, et fait en elle une nuit complète, abstraite, au 1l1ll1eu de la nuit relative de ce grand salon. Elle fait en elle It~ silence, au milieu des gémissements furtifs qui filtrent à Irnvcrs la cloison transparente. Son front se contracte hriève~ent, tant elle cherche à se concentrer pour que le /lolI.ventr remonte à la surface ... Mais l'homme pose ses IIIl1l1ls sur elle et elle a cette impression déchirante de /lollvcnir qui reflue, se refuse - qui s'éloigne et revient,


revient car cette main aussi sur sa nuque fait remonter une autre impression de déjà-vécu -la même.

Juste à la taille de ses mains - comme une serre trouvant, dès la première fois, les encoches les plus naturelles dans sa chair: l'impression d'avoir été façonnée dans l'attente de cet instant ...

... Un souvenir plus qu'une impression, déjà vu, déjà senti, quand dans le noir les mains de l'étranger, chaudes et sèches, passent sous son pull léger, courent sur son dos et lui dérobent des frissons incontrôlables ...

... Le souvenir exact de ces sensations vient dans la tête de Laurence se superposer aux sensations présentes. Un léger décalage, et puis le présent et le passé coïncident complètement - sauf qu'elle ne sait pas de quel passé remonte ce souvenir.

Désarroi. Elle ne distingue pas, sous sa cagoule, le visage de l'homme dont l'odeur lui semble si familière, dans l'ombre épaisse du grand appartement, et il se tait. Juste ces mains de prédateur qui se saisissent d'elle, ôtent son pull comme elles écorcheraient un lapin, se posent sur ses seins et les englobent de chaleur ... Laurence reconnaît ces mains, sauf qu'elle ne sait pas encore à qui elles appartiennent. Le souvenir s'obstine à rester juste en dessous de la conscience, comme un mot sur le bout de la langue.

Le visage invisible se penche vers elle, et dans la nuit presque totale de ce grand salon elle ne distingue rien de ce visage qu'elle essaie de reconnaître, du bout des doigts, sous le masque de cuir plus fin que du latex. Sa nuque, sa mfichoire, les petits cheveux coupés très court, qui émergent HUI' ln Iluque, cette sensation particulière au bout des doigts (illi l'nit penser aux soies de quelque animal familier ...

,1" loul'. IIU Louvre, elle a assisté à un spectacle singulier. 'I"r l'ohmlr dl' jeunes filles aveugles errait dans le ,1t'I"UIt-III('''1 drN Illlliquilés grecques et latines. Parce qu'elles c\lIti l'II 1 nVrllltlrH. rlks avaient obtenu le droit de parcourir, du

bout des doigts, tous ces marbres intouchables. L'une d'elles é~t très belle, ~t Laurence revoit encore ses mains, au doigté delicat, parcounr les fonnes affolantes des Aphrodites - la Vénus de Milo, bien sûr, démesurée, divine, et voici la main ~e l' aveu~le qui se ~se sur l~ main, toute de pudeur feinte, de 1 Aphrodite du CapItole, qUI parcourt les seins de la Diane chasseresse ou de la Vénus d'Arles, et marque une hésitation pleine de surprise en découvrant une petite main d'enfant accrochée au dos de l'Aphrodite accroupie. Laurence se rappelle son excitation tandis que la jeune aveugle faisait courir ses doigts sur l'Hermaphrodite endormi. Elle a eu envie d'elle, et a immédiatement imaginé un scénario tout simple­ elle se dévêtirait au milieu de cette grande salle, immobile et bru.lante, et laisserait la jeune aveugle venir jusqu'à elle, ses mams la parcourraient et la découvriraient, - à peine si elles ont marqué une hésitation, une seconde, en touchant la chair nue et chaude, les épaules frissonnantes, les seins tendus vers cll~, et s~s mains dénoueraient tous les nœuds de son corps _ m~s déJa .le groupe partait. .. TI Y a trop de gens que l'on héSite à SUIvre et qu'on laisse partir - immobile, douloureuse llU milieu des statues qui restaient de marbre. '

Dans l'obscurité de l'immense pièce elle parcourt l'homme du hou.t des doigts, comme la jeune aveugle avait parcouru, plus lom, .le ~arsyas suspendu, attendant d'être écorché par qudque dieu Jaloux -les mains de la jeune fille en jupe bleue ri Cil socquettes sur le sexe de la victime pantelante _ et l'Olllll1e les statues, l'homme est nu, dur, pierre et tendons. « '1 \. rN pierre ... » Mais déjà le souvenir s'estompe de nouveau.

Im~ cnresse à son tour l'inconnu. Elle sent sous ses doigts 11f' ."lIleux renflements - des cordes tendues sous la peau: il 1""1('\ l'lilI' sa chair des cicatrices tortueuses, nombreuses et HlUlJllltJllées. Laurence les suit du bout des ongles, le lona do Ill' l'ollrillc .. ~ clics sont le chemin d'acc~s à son vonlre, lUi. .tirNIIW Nil main sur un sexe excessif dU1I1 lU'" tlolllill 101111""('111 ,) pl'ille III moitié, et les groNses vrll.t'It .hll1"l '''UI


un écho des cicatrices du torse. TI penche alors la tête vers elle. Son masque brille légèrement dans le noir - un cuir très fin sans doute - un masque de chagrin.

Déjà goûté: elle connaît sa bouche, chaleur et fraîcheur à la fois, sa langue de pierre chaude, exigeante et paresseuse, qui l'explore lentement - promesse d'une étreinte à venir qui sera longue, complexe, peut-être un peu cruelle - sa bouche dure et tendre s'incline vers ses seins et les goûte et les aspire, les mâche entre les lèvres, avec une infinie douceur, les frôle du bout des dents - promesse ...

Sûre de le connaître, mais elle n'arrive toujours pas à mettre un nom sur ce visage gainé de cuir qui la parcourt et lui redonne forme. « N'est-ce pas pour ça que tu es là ­ retrouver un peu de toi-même en te perdant dans des étreintes anonymes - sauf que je le connais, lui - mais qui ? »

La nuit autour d'eux est pleine de plaisirs prémédités.

Derrière la paroi de verre qui divise la grande pièce, une femme, soudain, quelque part, crie : « Non ! » Le son très assourdi de sa voix marque davantage son désarroi. Quelqu'un rit, et la femme redit « non », plus faiblement.

De cet appartement Laurence ne sait rien - sinon l'ndresse, qu'on lui a fait parvenir la semaine dernière, avec I~ jour et l' heure : vendredi, jour de Vénus, onze heures du Imlr, rue des Belles-Feuilles. Un numéro, un code, et un ., ••• , I,t'! It'mlcmain elle a reçu un coup de fil discret, ••• rr.U'IH"nl poli, qui s'inquiétait de savoir si elle avait bien •••••• Il' ll,U1" ('1 qlli lui indiqua brièvement le programme­ ••••••• ,t u"hll. ""Il"YlIlnt. C'était une voix d'homme, très ••••• t ~ •• " •• uu l'MlIloullt'c. Que savait-il de ses désirs fI/ •••• "" " • Nnull Vllltll ""C'lIdons ». a-t-il dit pour conclure. Alh •• " ' •••••• 1 l " '1 "v,dl ht'ltlllC'mps qu'on ne l'attendait plus. , fi ." •• ,,"'lf. lIuthll" 111111'11 Illt t'mmr lucide, a quelque chose tlt- ._hu •••••• I"tut tl •• flll!,' Ihl lin Ii 11111 rC'N. Mais peut-être cette It'"I"Il!lltllll 11"1 '"1111 •• '11 II., 1111111' plU' NlIlllllil la distraire du IlVII' 1"11'11111 il lU11I t\ttllNII l'l'I"''''''' Il'nrnvnil pas à finir.

L'homme qui lui a ouvert avait un smoking et un regard indifférent. Il a légèrement tiqué devant son pull en V et sa jupe de cuir. Ses yeux de vierge folle ont dû le rassurer, il l' a laissée entrer, sans un mot. Dans le vestibule, une soubrette déguisée en soubrette, très jolie, les yeux vides, lui a proposé une coupe de champagne, en silence toujours. La règle, apparemment - et c'était un peu inquiétant, du point de vue des apparences, mais combien rassurant sur un plan esthétique. Les gens qui se taisent ont toujours quelque chose à dire.

La soubrette portait un tablier de coton brodé, un porte­ jarretelles blanc et des bas très fins, presque argent. Et rien d'autre. Quand elle s'est retournée, Laurence a reconnu sur les fesses délicatement rebondies les stigmates horizontaux d'une cravachée fraîche.

Passé le vestibule, c'était la nuit, mais une nuit artificielle trouée de lampes sourdes, placées de loin en loin. On devinait un grand salon, vide de meubles et de tapis - un appartement loué pour une seule nuit;. où ne subsisteraient, au matin, que des effluves suspects. A l'autre bout de cette pénombre théâtrale, on avait tendu une immense vitre comme un rideau de scène transparent, d'un mur à l'autre, une cloison de verre à travers laquelle on apercevait des formes humaines immobiles comme des statues, tableaux vivants d'une exposition temporaire. L'essentiel de la lumière venait de là.

Tout avait donc commencé? «Nous vous attendons ... » Une fête pour elle, ou bien une fête avec elle ... L'oubli ? L'envie de se perdre dans la chair comme on se perd dans un hois ... La curiosité de sa propre chair - savoir si, des mois après la dernière étreinte, après des mois de solitude où me me ses doigts avaient choisi de l'ignorer, elle saurait encore frémir, s'ouvrir à des corps étrangers.

Mais à quelle étrange exhibition ... Comment passer de l'nutre -côté de la scène, comment s'insérer dans ces l'Illchevêtrements clos sur eux-mêmes derrière leur paroi Inmsparente ... Laurence est restée immobile au milieu du JLlIIlld salon, à regarder ces statues vivantes enlacées,


Une femme, derrière la vitre, chevauche le visage d'un homme étendu sur le dos, qui la boit à pleine bouche, sans bouger, ou si peu. Laurence aimerait se pencher vers le visage de la femme, vers ses seins un peu las, tentants et inaccessibles - elle s'appuie à la paroi de verre, ses doigts dessinent une sinusoïde lente sur la surface lisse et froide. La femme tourne la tête vers elle, lentement. Elle a un maquillage très blanc, des cheveux argent, le regard fixe d'une morte - l'homme entre ses cuisses, qui lui fouille le sexe de son groin, semble seul vivant, taillant à pleine bouche dans le con juteux, tandis que son sexe effroyablement dilaté oscille de droite et de gauche. Comme Laurence colle son visage à la vitre, contre le visage de la femme, celle-ci dit quelque chose qui pourrait être « non» et détourne lentement la tête.

Tout à côté, un homme besogne une femme allongée sur un coussin qui exhausse ses reins. TI n'est pas laid, et le sexe qu'il enfonce entre les cuisses très ouvertes de sa partenaire est prometteur de déchirements impitoyables. Laurence voudrait s'étendre à côté de la femme, s'offrir aussi à quelque étreinte Ilnonyme, elle dessine son désir, du bout des doigts, sur la vitre froide qui isole le couple et filtre leurs halètements. La femme, ('Ilia uussi, tourne la tête de l'autre côté.

ShlMulière orgie, se dit Laurence, où l'on m'invite à (' •• mUthm 'lue je ne participe pas. Comme si elle était

hl"aullh'" ~r"'if6rée.

'h •• rPIIII"~ urhèvc de lier, avec des laisses de cuir, un

hUII"''' 1I111M'U trop Ilms -- nu et cagoulé, de sorte que l'on ne yuI' 'IUfI 'It.n .l''M. IU1lle rt hlllnc, sa taille boudinée, et une ,Nt"" •••• rtJ"Itt'M pll\l&''' rI mlllles, d'où émergent comiquement .It"", 1 "1111 M'" MINr" rI IIt'N poihll~S. Des épaules aux cuisses,

sa peau blanchâtre est striée de lacérations violettes, d'estafilades plus rouges, mais marbrée aussi de stigmates plus anciens, taches jaunâtres, vaguement vertes au centre ­ ces marques que Laurence ne connaît que trop bien. Combien de fois elle a observé sur sa propre peau, et parfois sur celle des autres, avec un détachement réel et joué, le lent passage de la balafre bleue à la meurtrissure estompée, dont les teintes pastel finissent par se confondre avec la couleur de la peau - le moment guetté, et redouté, où elle sait qu'il viendra bientôt la marquer de nouveau ... Avec N., surtout dans les derniers temps, elle n'avait jamais laissé sa peau recouvrer son incarnat d'origine - ajoutant plaie sur plaie, blessure sur blessure, biffant le lendemain à coups de fouet le texte abstrait écrit la veille à la cravache. Sur le corps de l'homme cagoulé, Laurence observe pareillement les traces des balafres infligées par une lanière de cuir large et lourde, un ceinturon peut-être - la femme, à côté de la victime consentante, en tient d'ailleurs un dans sa main, mais ne semble pas décidée à l'utiliser -la large lanière immobile est suspendue dans une attente intolérable. Laurence souhaiterait qu'elle le frappe très fort, très vite, mais comme tous les autres, le couple semble se donner en spectacle - à peine si les mains de l'homme, attachées très serrées par la courroie qui scie visiblement les poignets, frémissent d'attente. Pourtant, les marques sur sa peau semblent Împliquer que la correction a déjà commencé - que c'est son Il'gard à elle qui a tout arrêté.

Tout à côté, deux femmes encastrées l'une dans l'autre se Ic'chent avec une ferveur figée. On ne voit que la masse des du' veux qui tremblent - les visages disparaissent entre les l'Ilisses. Comme Laurence, qui rampe à la verticale le long de ln ~nmde vitre, se rapproche du couple, elles se dissocient It'Mc'rcment, au ralenti, le temps qu'elle voie que l'une des ItrUJl femmes a plongé tous ses doigts dans le sexe de sa Itnl1clUlire - celle-ci soudain renverse à son tour la tetc en IUllc'rt", les yeux clos, le front crispé, incapahlc de réNiNlcr,

encastrées, vissées, soudées rune à l'autre à un mètre de ce mur transparent - comme dans un musée -, et un maquillage ou un éclairage particulier donnait à ces corps une teinte de lait plus pâle que le marbre - avec une excitation bizarre.