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Plutôt que de vouloir changer le fonctionnement des choses, l'attitude la plus juste pour un scientifique serait de se changer lui-même, dans sa manière d'aborder la science. Ce qui freine le chercheur n'est pas ce qu'a priori il pourrait croire : ce ne sont pas les phénomènes eux-mêmes, mais bien à l'intérieur de lui que les rectifications doivent être faites. Le chercheur, dans sa quête, investit de manière humaine, trop humaine, c'est-à-dire que bien souvent il pose la conclusion d'abord et offre ensuite à l'esprit d'explorer les chemins vers cette conclusion selon les désirs qu'il projette. Dans une phrase célèbre de La formation de l'esprit scientifique Bachelard explique :

« Et, quoi qu’on en dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. »

Si l'on sait que nous ne devons jamais poser trop tôt les conclusions, la quête scientifique n'en demeure pas moins une longue suite de tâtonnements. Le plus grand obstacle resterait en effet, selon Bachelard, ce qui a été déjà découvert, et il faut pouvoir le remettre en question. « La compréhension de demain passe par la négation du discours d'aujourd'hui », affirmait-il. Ainsi les obstacles épistémologiques peuvent-ils être autant de vagues sens communs que les formations de la pensée réfléchie. Les « régressions, stagnations, inerties » dont il parle sont dues à l'échec de conceptions d'abord jugées conformes à la réalité, et qu'il faut rectifier aujourd'hui car elles conduisent à une contradiction intellectuelle. Bachelard dénonce l'opinion que nous laisse l'expérience empirique et son influence sur la connaissance scientifique : « le réel n'est jamais ce que l'on pourrait croire, il est toujours ce qu'on aurait dû penser », dit-il. « La science s'oppose formellement à l'opinion : l'opinion ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances. » La connaissance scientifique consistera à revenir sans arrêt sur le déjà découvert.

En plus de permettre la connaissance juste de ce qui nous entoure, elle s'avère être également, par la quête longue et difficile qu'elle représente, une conquête de l'esprit humain par l'incessant travail de rectification de nous mêmes.

L'inductivisme [modifier]

L'induction consiste à passer de cas singuliers à une proposition générale. Le problème est de savoir si nous sommes justifiés à croire que nous pouvons prédire un quelconque fait d'après nos théories. Par exemple, nous avons observé que le soleil, jusqu'ici, se lève le matin. Mais rien ne semble justifier notre croyance au fait qu'il se lèvera encore demain. Ce problème avait été jugé insoluble par Hume, pour lequel notre croyance relevait de l'habitude. Le théorème de Cox-Jaynes donne cependant non seulement des bases mathématiques à l'induction, mais sous condition de savoir que c'est simplement notre modèle du monde que l'induction nous permet d'améliorer, non une connaissance intime de celui-ci.

Falsificationnisme ou Réfutabilité [modifier]

Karl Popper critique le raisonnement par induction. Ce dernier a certes une valeur psychologique mais pas une valeur logique. Il soutient que l'induction n'est qu'un « mythe », et qu'« il n'y a pas d'induction », parce qu'« il ne peut jamais y avoir d'observation pure des faits », étant donné, que pour Popper, toute observation est précédée par l'usage d'une théorie générale[3]. De nombreuses observations cohérentes ne suffisent pas à prouver que la théorie qu'on cherche à démontrer soit vraie. A contrario, une seule observation inattendue suffit à falsifier une théorie. C'est ce que Popper nomme l'« asymétrie » entre vérification et falsification[4]. Ainsi, mille cygnes blancs ne suffisent pas à prouver que tous les cygnes sont blancs ; mais un seul cygne noir suffit à prouver que tous les cygnes ne sont pas blancs. Voir Paradoxe de Hempel.

Il en résulte qu'une théorie ne peut être « prouvée » mais seulement considérée comme non encore réfutée par des tests intersubjectifs jusqu'à preuve du contraire. Partant de là, on peut distinguer :

  1. les théories irréfutables d'un point de vue logique : leur formulation n'admet l'existence d'aucune classe d'énoncés contradictoires (pour Popper, une théorie universelle se compose d'une classe d'énoncés de base, elle-même se subdivisant en deux sous-classes : la sous-classe des énoncés confirmant la théorie, et la sous-classe des énoncés potentiellement contradictoires, que Popper nomme « falsificateurs potentiels ». Ce sont sur ces derniers que doivent porter les tests expérimentaux). En effet, pour Popper, son critère de démarcation reposant sur la falsifiabilité (ou réfutabilité) est avant tout un « critère logique de démarcation ». « la falsifiabilité (...) n'a en revanche, aucun rapport avec la question de savoir si l'on reconnaîtrait que tels ou tels résultats expérimentaux éventuels constituent des réfutations. »[5]. « (...)La falsifiabilité, au sens du critère de démarcation, ne signifie pas qu'une falsification puisse être obtenue en pratique ou que, si on l'obtient, elle soit à l'abri de toute contestation. La falsifiabilité, (...), ne désigne rien de plus qu'une relation logique entre la théorie en question et la classe des énoncés de base (...), les falsificateurs potentiels. »[6].
  2. les théories impossibles à réfuter d'un point de vue empirique (par l'observation ou l'expérience. Exemple : « tous les hommes sont mortels ». Cette théorie, pourtant logiquement falsifiable, puisqu'elle permet l'énoncé particulier « voici un homme immortel », est par contre empiriquement infalsifiable, puisque aucun expérimentateur ne vivrait assez vieux pour vérifier l'immortalité qui suppose logiquement, l'infini.)
  3. celles qui peuvent être réfutées.

Seules les théories potentiellement réfutables (celles associables à des expériences dont l'échec prouverait l'erreur de la théorie) font partie du domaine scientifique ; c'est le « critère de démarcation entre science et métaphysique défendu par Karl Popper ». Popper a toujours défendu l'idée que la méthode scientifique, reposant sur « la logique de la découverte scientifique », est la même pour toutes les sciences (Voir Popper, in "Misère de l'historicisme"). Cependant, pour Popper, il y a des objets qui ne peuvent se prêter à des investigations scientifiques. Il n'y a pas de sciences "exactes" puisque la vraie science est, selon lui, logiquement faillible et constamment sujette à des révisions intersubjectives. Il n'y a que des sciences et des pseudo-sciences (comme la psychanalyse ou le marxisme). Il soutient qu'il est par conséquent inutile de vouloir être scientifique là où on ne peut l'être, se défendant ainsi, de tout scientisme, qu'il a toujours combattu.

Parmi les théories réfutables (Popper dit falsifiables), certaines ont été réfutées et abandonnées, d'autres n'ont pas été réfutées : elles sont dites par Popper « corroborées » ie. considérées vraies jusqu'à preuve du contraire.

Il est à noter que Popper distingue ce qu'est une corroboration par rapport à la vérification (comprise comme vérification certaine) et à la confirmation d'une théorie. Pour lui, il est impossible de vérifier avec certitude les théories scientifiques, puisque qu'elles ont toutes la forme logique d'énoncés universels au sens strict, lesquels sont tous logiquement réfutables et tout aussi logiquement invérifiables. Ces énoncés n'étant pas limités par des coordonnées spatio-temporelles. Sur ce point précis, Karl Popper était en accord avec les vues des néopositivistes du Cercle de Vienne, qui considéraient, néanmoins, que de tels énoncés, n'étaient que de « pseudo-énoncés » en raison de l'impossibilité logique de les vérifier. C'est la raison pour laquelle, ils leur préféraient les « énoncés atomiques », qui n'étaient autre que des énoncés singuliers portant sur la réalité[7]. En ce qui concerne la confirmation d'une théorie universelle, elle consiste, pour Popper, en la vérification des énoncés singuliers faisant partie de ce qu'il nomme la sous-classe des énoncés de la base empirique permis par la théorie. L'autre sous-classe, constituée des énoncés singuliers interdits, ou « falsificateurs virtuels » de la théorie, étant celle qui intéresse de manière privilégiée les scientifiques, puisque, pour Popper, c'est par la confirmation expérimentale et intersubjective, d'un des falsificateurs virtuels accepté d'une théorie universelle stricte, que celle-ci peut être réfutée.[8] Pour Popper, seuls ces falsificateurs virtuels sont intéressants pour des tests, et eux seuls peuvent donner une information sur le contenu descriptif d'une théorie à un moment donné, c'est-à-dire selon le degré de corroboration atteint par la théorie au moment du test[9].

On peut remarquer que l'hypothèse du dieu trompant en permanence les sens imaginé par Descartes dans les Méditations métaphysiques et qui préfigure l'idée de réalité virtuelle est elle aussi, par définition, corroborée par l'expérience. C'est un autre critère qui nous conduit à ne pas la considérer comme prioritaire : celui du rasoir d'Occam.

Ce sont aussi les limitations indépassables qu'impose ce que Popper nomme le psychologisme, dans la méthode scientifique, qui l'ont conduit à proposer une « logique de la découverte scientifique », qui s'écarte de manière explicite de tout recours au psychologisme[10]. Popper écrit : « En ce qui concerne la tâche de la logique de la connaissance - par opposition à la psychologie de la connaissance - j'affirmerai au départ qu'elle consiste seulement à examiner les méthodes employées dans ces tests systématiques auxquels chaque idée nouvelle doit être soumise pour être prise au sérieux. (...) S'il s'agit des processus impliqués dans la stimulation et le jaillissement d'une inspiration, je refuse de considérer leur reconstruction comme la tâche de la logique de la connaissance. De tels processus constituent l'objet de la psychologie empirique mais non celui de la logique ». Cela signifie, que pour Popper, on peut décrire en quoi consistent, « les règles du jeu »[11] de la constitution des connnaissances scientifiques, grâce à des arguments logiques (d'où l'affirmation poppérienne selon laquelle son critère de démarcation est avant tout un critère logique de démarcation), et qu'il reste impossible de rendre compte de telles règles si l'on y adjoint la relativité de données ou de connaissances psychologiques.

La principale critique qui ait été formulée contre le critère de démarcation de Popper, est que ce critère serait inapplicable dans le travail réel des scientifiques, parce que l'on pourrait toujours sauver une théorie réfutée, par le biais d'hypothèses auxiliaires ad hoc.[12] Mais, dans son livre « Le Realisme et la Science », dès les premières pages, Popper s'indigne du fait que ce jugement ne serait le fruit que d'une mauvaise lecture de sa thèse, qu'il aurait pourtant bien clarifiée dès 1933, c'est-à-dire dès la parution de « Die beiden Grundprobleme der Erkenntnistheorie »[13]. Pour sa défense, Popper insiste sur le fait que son critère est avant tout un critère logique de démarcation, lequel « ne désigne rien de plus qu'une relation logique entre la théorie (...) et la classe des énoncés de base, ou celle des événements décrits par ces énoncés : les falsificateurs potentiels »,[13], et que la falsifiabilité doit être comprise selon deux sens bien distincts.[13]. Le premier sens concernerait la falsifiabilité « en tant que terme logico-technique, reposant sur la relation logique entre la théorie en cause et la classe des énoncés de base »[14], le second la falsifiabilité « au sens où la théorie en question pourrait être falsifiée définitivement de manière concluante et démontrable »[14]. Popper écrit également que : « J'ai toujours insisté sur le fait que même une théorie évidemment falsifiable au sens (1) n'est jamais falsifiable en ce sens » [dans le second sens][14]. Popper souligne enfin que « toute une littérature est née de l'inobservation de cette distinction ».[14]. Mais pour apporter une solution tangible à ce problème des niveaux de falifiablité, il propose que la méthode scientifique ne peut se passer de décisions rationnelles ou « méthodologiques » [15], que le caractère incertain de toute falsification ne pose pas vraiment problème puisque toute falsification peut, à son tour, être soumise à des tests[16].

Une autre critique significative du critère poppérien de démarcation est qu'il serait lui-même irréfutable, rapprochant l'épistémologie de Popper de la métaphysique. Popper répond qu'il « ne considère pas la méthdologie comme une discipline empirique, susceptible d'être testée, par exemple par la confrontation avec les faits de l'histoire des sciences ». La méthodologie, souligne Popper, « est en réalité une discipline philosophique métaphysique, peut-être même, (...) un programme de portée normative »[17].

Au sujet de la métaphysique (et en relation avec la démarcation donc la réfutabilité), comme il s'en explique dans « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance » et dans « Conjectures et réfutations », le projet de Karl Popper était d'édifier un critère logique de démarcation, non entre la science et la non-science, mais entre la science et la métaphysique. Contre les membres du Cercle de Vienne, qui tentaient d'édifier un critère de démarcation inductif basé sur la vérifiabilité d'énoncés singuliers, (pour eux, seuls doués de sens), dans le but d'éliminier définitivement la métaphysique[18], Popper considérait, au contraire, que la métaphysique pouvait être utile à la science, en arguant du fait que beaucoup de sciences modernes ont débuté par des conjectures métaphysiques audacieuses[19]. A ce propos, Popper cite le cas de la Physique moderne. Dans Conjectures et réfutations, il écrit que « la plupart des théories scientifiques sont issues de mythes »[20].

Imre Lakatos [modifier]

Pour Imre Lakatos, il existe deux méthodes de recherche: l'heuristique positive et l'heuristique négative. L'heuristique positive, qui se trouve autour de l'heuristique négative, peut être modifiée. Elle est dynamique. L'heuristique négative présente le noyau dur, une base de programme qui est inchangeable et est protégée de toute forme de modification (ceinture protectrice). Le noyau contient toutes les hypothèses fondamentales et se trouve au centre du modèle de recherche. Lakatos considère le noyau comme infalsifiable par décision méthodologique du chercheur.

Ainsi, deux programmes de recherche peuvent coexister même si un des deux est dynamique et l'autre stagne.

Lakatos exclut les hypothèses ad hoc, quoiqu'il reconnaisse un certain type d'« hypothèses auxilliaires ad hoc » qui ont pu être transitoirement utiles à certains programmes de recherche, comme, par exemple, celui de Ptolémée, que Lakatos cite en exemple.[21]

Mais ce qui caractérise la méthodologie proposée par Lakatos, par rapport à celle de Popper, c'est son rejet des « expériences cruciales de falsifications » entre deux grandes théories isolées, voire entre deux programmes de recherche scientifiques. Sur ce point, force est de reconnaître que Lakatos se contredit lorsqu'il affirme, en page 99 de son livre qu' « à l'intérieur d'un programme de recherche, des expériences cruciales mineures départageant des versions successives sont tout à fait courantes » ; puis, même page, qu'« il arrive maintes fois que les théories d'observation soient elles-mêmes encastrées dans un certain programme de recherche ; la procédure d'appel provoque alors un conflit entre deux programmes de recherche : dans ces cas-là, nous pouvons avoir besoin d'une expérience cruciale majeure »[22].

Lakatos semble ignorer que pour Popper, les théories ne sont jamais isolées, puisqu'elles entretiennent toujours entre elles des « relations logiques », comme par exemple celles existant entre un énoncé universel au sens strict et la sous-classe de ses falsificateurs potentiels ou les conditions initiales. Ou encore le degré de corroboration d'une théorie à un instant T, et son degré de corroboration à un instant T2, qui, logiquement pour Popper, doit être déductible du précédent, si, comme il le soutient dans son oeuvre, le progrès scientifique, relève aussi de la tradition, par la succession logique des tests qui doivent être constamment repris par la communauté scientifique pour en imaginer des conditions initiales toujours plus sévères et inédites.

Karl Popper semble avoir bien répondu, indirectement, à l'argument de Lakatos contre sa thèse des expériences cruciales, sur la base d'une critique des arguments de Pierre Duhem, sur le même problème. Il écrit, dans « Misère de l'historicisme » :

« (...) En ce qui concerne la fameuse critique que Duhem fait des expériences cruciales, il montre seulement que des expériences cruciales ne peuvent jamais prouver ou établir une théorie mais il ne montre nulle part que des expériences cruciales ne peuvent réfuter une théorie. De l'aveu de tous, Duhem a raison en ce que l'on ne peut tester que des systèmes théoriques vastes et complexes [qui s'apparenteraient aux programmes de recherche de Lakatos], et non des hypothèses isolées ; mais si l'on teste deux systèmes de ce genre, qui ne diffèrent que par une hypothèse et si l'on peut combiner des expérimentations qui réfutent le premier système tout en laissant le second pleinement corroboré, alors on sera raisonnablement fondé à attribuer l'échec du premier système à l'hypothèse unique par laquelle il se distingue du second »[23]

Lakatos exhorte finalement à l'abandon du critère de réfutabilité proposé par Popper[24]. Mais un de ses disciples, Elie Zahar, démontre qu'il lui est impossible, dans sa propre méthodologie, de se passer de la réfutabilité.[25]

Si le noyau, enrichi par les chercheurs, est détruit par des preuves scientifiques qui s'opposent, Lakatos prédit un changement du programme de recherche.